Les processus vicariants

Par Michel HUTEAU
Professeur de psychologie au CNAM

            Si l’on envisage un mode de régulation de la conduite unique pour tous les individus, la variabilité entre les individus, nous l’avons vu, se manifeste par une modulation des facteurs ou des paramètres de ce mode de régulation. Mais de nombreuses observations suggèrent que ce sont les modes de régulation eux-mêmes qui peuvent varier d’un individu à l’autre. L’orientation fonctionnaliste de Maurice Reuchlin l’incite à développer cette idée. Il lui paraît hautement probable que, tant au cours de la phylogenèse que de l’ontogenèse, divers mécanismes de régulation des conduites, et plus particulièrement des conduites significatives, qui apparaissent avec un caractère unitaire dans les situations naturelles, habituelles (1978, p. 57), aient été sélectionnés pour des espèces vivant dans des conditions différentes et pour des individus ayant des occasions d’apprentissage et de développement différentes. Il lui paraît également hautement probable, et ceci est bien en accord avec les théories néo-darwiniennes de l’évolution, que ces différents modes de régulation coexistent chez un même individu. Il n’y a pas de sélection naturelle des processus d’adaptation: l’évolution résulte de l’ajout de bricolages successifs et la nature n’est pas économe. "...ce que l’on sait en biologie et spécialement en physiologie nerveuse permet sans doute de considérer que la vicariance, la redondance, et donc d’une certaine façon le gaspillage, sont des caractères présents dans toutes les modalités de reproduction et d’adaptation des organismes vivants ... Il existe donc quelques raisons générales, pour le psychologue, de s’intéresser aux situations dans lesquelles ont lieu plusieurs processus d’élaboration de la réponse, processus pouvant se substituer l’un à l’autre"(ibid.).

            On peut donc considérer que l’individu, pour s’adapter aux diverses situations auxquelles il est confronté, dispose d’un répertoire de processus qui peuvent se substituer les uns aux autres et qui, pour cette raison, sont dits "vicariants". Les propriétés de la situation font que certains processus seront plus facilement évocables ou activables que d’autres. Dans une même situation, ce ne sont pas forcément les mêmes processus qui seront le plus facilement évocables chez tous les individus. Chaque individu peut donc être caractérisé par une hiérarchie d’évocabilité des processus, hiérarchie qui trouve sa source dans la constitution génétique, les expériences antérieures ou l’interaction entre ces deux catégories de facteurs (1978, p. 58). Si tous les processus conduisent à une adaptation, ils ne sont pas pour autant équivalents : l’adaptation peut être plus ou moins réussie, elle peut être aussi plus ou moins coûteuse. Il y a bien sans doute une certaine tendance pour que les processus les plus facilement évocables soient aussi les plus efficaces, mais il ne peut s’agir là que d’une vérité de moyenne. Maurice Reuchlin a proposé une formalisation de ces diverses propositions. On pourra noter qu une telle conception est en rupture avec les descriptions rigides de la variabilité interindividuelle que fournissait la psychologie différentielle classique où le sujet se voyait attribuer des caractéristiques stables. La variabilité interindividuelle des conduites est ici étudiée conjointement avec leur flexibilité. On pourra noter également que les facteurs individuels sont pris en compte au même titre que les facteurs situationnels et en interaction avec eux, ce qui est tout à fait en accord avec les tendances récentes qui se développent dans le domaine de la psychologie de la personnalité dans le cadre de l'interactionnisme.

            Maurice Reuchlin a relevé de nombreux faits dans les domaines de l’apprentissage et du développement qui sont interprétables dans le cadre de la théorie des processus vicariants. Il y a en général plusieurs manières d’apprendre: dans le conditionnement classique les réponses peuvent être fournies avec ou sans intervention d’une activité cognitive, dans le conditionnement opérant plusieurs stratégies peuvent être utilisées pour obtenir la récompense, dans les apprentissages d’évitement plusieurs moyens sont utilisés pour échapper à une stimulation désagréable, le codage de l’information peut se faire sous une forme symbolique ou sous une forme imagée... Le développement peut suivre des voies qui, bien que menant au même point, ne sont pas identiques pour chacun : certains enfants commencent à parler en utilisant la fonction référentielle du langage, d’autres en utilisant sa fonction de communication, le passage d’un stade du développement logique au stade suivant peut aussi se faire par des acquisitions intermédiaires de nature différente. La théorie des processus vicariants s’est montrée heuristique. Tous les deux ans, lors des Journées de psychologie différentielle, qui réunissent les chercheurs francophones en psychologie différentielle, de nombreux résultats nouveaux sont présentés montrant l’intérêt de cette approche.

            La théorie des processus vicariants se complexifie lorsque l’on s’interroge sur les relations que peuvent entretenir les différents processus. Ils peuvent être complémentaires: un processus peut être mobilisé quand celui qui était situé plus haut dans la hiérarchie d’évocabilité conduit à une inadaptation; on peut aussi rencontrer des cas où l’adaptation suppose la mise en œuvre ordonnée de divers processus, ou encore le contrôle de l'un par l'autre. Les processus vicariants peuvent aussi être antagonistes dans la mesure où, transitoirement, ils ne conduisent pas à des réponses tout à fait identiques.

* Source : Raison Présente, N° 137, 1er Trimestre 2001 Extrait d'un article Michel HUTEAU à propos d'un livre de Maurice REUCHLIN : Evolution de la psychologie différentielle ( PUF, 1999)