1. L'apprentissage vicariant pourrait correspondre,
dans le contexte scolaire, à ce que l'enfant peut apprendre en marge du discours du
maître proprement dit : en regardant faire et en écoutant ceux qui savent faire ou
encore, par extension, en analysant la production de ceux qui savent faire.
Bien que la réalité de ce processus particulier ne soit niée
par personne, celui-ci est cependant mal connu et généralement considéré comme
marginal. Mais son rôle dans la problématique de l'échec scolaire pourrait avoir été
indûment sous-estimé.
2. C'est à un ancien instituteur, devenu professeur
d'université, que revient le mérite d'avoir signalé l'importance potentielle du
phénomène. Dans un chapitre traitant de l'apprentissage animal, qui n'était pas un
support publicitaire idéal, Maurice REUCHLIN avait incidemment mentionné l'intérêt
pédagogique potentiel du processus. "C'est l'un des domaines où les contributions
de la psychologie de l'apprentissage à la pédagogie semblent pouvoir être
importantes", écrivait-il avant de préciser: "il semble que la période
d'observation permette au sujet de dégager les aspects pertinents de la situation et de
faire porter alors immédiatement ses propres essais sur ces aspects" (Manuel de
Psychologie, p. 163).
3. L'observation des classes confirme l'existence du phénomène
mais révèle en même temps l'ambiguïté de son statut. Les maîtres y ont recours,
parfois intuitivement, parfois en invoquant un utile processus d'imprégnation, mais ils
condamnent dans le même temps l'usage spontané que peuvent en faire par ailleurs les
élèves lorsqu'ils cherchent à "prélever un indice" sur le travail de leur
voisin. Cette incohérence apparente, qui semble refléter une certaine confusion entre
les domaines respectifs de l'instruction et de l'éducation, inviterait à clarifier
rapidement la prise en compte du processus et à redéfinir les finalités de certaines
pratiques scolaires courantes, telles que la correction ou l'évaluation.
4. L'enseignant qui fait lire une bonne copie d'élèves pour
servir de modèle invoque l'utilité de l'imprégnation, processus mal défini qui
justifie de même en lecture le recours aux "bons auteurs". Mais ce processus
est en réalité celui de l'apprentissage vicariant : l'élève va apprendre,
progressivement et intuitivement, à partir du savoir faire d'autrui, ce que l'enseignant
aurait parfois du mal à expliciter. Le recours à l'apprentissage vicariant est
également de pratique courante dans la conduite des leçons : l'enseignant, pour étayer
la progression de son cours, fait appel aux compétences des élèves les plus avancés.
Mais lorsqu'un élève, pour étayer son propre cheminement d'apprenti, cherche à
prélever un indice sur le travail de son voisin, il est alors accusé de
"copiage" et rappelé à l'ordre. Ces prises d'indices, condamnées au nom de la
nécessité du travail et de l'effort personnel, permettent pourtant à l'élève de
relancer son effort personnel et de progresser dans ses apprentissages. L'intrusion de la
"morale" et des exigences de l'éducation dans le fonctionnement de la classe,
apparaît ici contradictoire avec les exigences de l'instruction et potentiellement lourde
d'effets pervers. Elle introduit le risque d'un grave "effet boomerang": privé
de la possibilité d'étayer son difficile cheminement, l'élève perd confiance en ses
moyens et relâche ses efforts.
5. Un même regard critique doit être porté sur la pratique et
sur la place de la correction dans les processus d'apprentissage. Bien des élèves ne
comprennent la leçon qu'au moment de la correction des exercices d'application qui lui
font suite, phase qui met en jeu l'analyse du savoir faire de l'autre et relève donc de
l'apprentissage vicariant. La question peut être posée de l'utilité d'une aussi longue
attente, que l'on voudrait studieuse, mais dont le profit intellectuel n'est nullement
assuré dans tous les cas. En se gardant de toute interprétation réductrice et
caricaturale de telles situations, force est de constater que la correction intervient
souvent trop tard. La possibilité de réinvestir les nouveaux acquis risque alors d'être
sacrifiée à la poursuite du programme. Le poids de ce vice caché dans la genèse des
processus d'échec et de rejet de l'école pourrait être plus important que l'on ne veut
bien l'admettre.
6. Les intuitions de M. Reuchlin entrent ainsi en convergence
avec un problème important qui, pour avoir été traité parfois sur le mode tendre
(Prévert, Le cancre), n'en constitue pas moins une question centrale de la pédagogie. En
évoquant implicitement le problème du temps d'apprentissage, M. Reuchlin rejoint les
préoccupations des chercheurs américains du courant Mastery Learning et les cruelles
révélations de leurs enquêtes sur le temps investi par l'élève dans sa tâche. La
reconnaissance, désormais acquise, des différences de rythmes d'apprentissage, conduit
à accorder à chaque élève "tout le temps dont il a besoin pour apprendre",
mais les possibilités offertes à l'enfant varient encore de façon considérable,
quantitativement, d'une classe à l'autre. et se révèlent surtout défaillantes,
qualitativement, dans la manière de renforcer effectivement le "temps investi dans
la tâche". Les propositions de M. Reuchlin, qui s'inscrivent dans une perspective
relevant à la fois d'une sorte d'épistémologie de l'école et de la délicate
problématique phylogenèse / ontogenèse, paraissent pouvoir répondre à cette attente
importante. Elles concernent davantage l'organisation du travail d'apprentissage que
l'acte d'enseigner proprement dit, nous invitant par là à interpeller les poids des
habitudes et les options qui prévalent dans les sphères administratives et
pédagogiques.
7. L'intérêt potentiel de l'apprentissage vicariant conduit par
ailleurs à poser fermement le problème de l'évaluation, de la place respective que
doivent en prendre les différentes formes dans une conception rationnelle des
apprentissages.
- a) La nécessité de l'évaluation dite
"institutionnelle", que l'on rencontre par exemple dans la tenue régulière des
livrets individuels de suivi, ne saurait échapper à personne. Mais son caractère
omniprésent et quelque peu envahissant doit cependant être dénoncé avec d'autant plus
de vigueur que les parents, dans un souci légitime de suivre le travail de leurs enfants,
tendent à en accentuer les effets pervers.
Evaluer un
apprentissage en train de se faire est un non sens pédagogique total, qui se rencontre
pourtant fréquemment du fait d'une interprétation quasi irresponsable des exigences de
l'évaluation institutionnelle. Cette hargne évaluative (Stella BARUK) peut alors porter
préjudice aux autres formes de l'évaluation - qui la devancent dans la suite logique des
processus d'apprentissage - et donc à l'apprentissage lui-même.
- b) Il en est ainsi de l'évaluation dite formative, qui permet au
maître "d'observer et de comprendre ce qui se passe dans les apprentissages"
pour les accompagner et les optimiser. Celle-ci, qui va permettre d'agir sur la qualité
des résultats que l'évaluation institutionnelle pourra ensuite mettre en évidence, est
parfois perturbée par la nécessité de répondre à date fixe aux exigences mal
comprises - ou mal traitées - de l'évaluation institutionnelle. Cette contradiction,
très courante, qui témoigne d'une certaine irresponsabilité hiérachique, est
préoccupante.
- c) Plus grave encore s'il se peut, l'importance récemment
révélée de l'évaluation dite formatrice, qui permit à une classe de première d'un
lycée de Marseille d'obtenir en 1986 les meilleurs résultats de sa catégorie aux
épreuves de français du baccalauréat, est encore fréquemment ignorée, le comble
étant que sa mise en uvre rencontre parfois une certaine hostilité
institutionnelle.
8. La prise en compte de l'hypothèse de M. REUCHLIN en vue d'une
exploitation plus rationnelle de l'apprentissage vicariant se heurte à des difficultés
certaines. Aux difficultés proprement techniques, s'ajoutent le poids des habitudes et
celui des traditions éducatives les plus respectables, que paraissent cependant pouvoir
contrecarrer le non moins respectable sens des réalités et le volontarisme des
enseignants.
Dérangeante, la suggestion de Maurice Reuchlin l'était, notamment par son caractère
prématuré : les esprits n'étaient pas prêts à entendre une proposition détonnante
dans le consensus alors réalisé autour de la "créativité", du droit à
l'originalité et à la différence. Elle l'était aussi par sa filiation avec les travaux
sur l'apprentissage animal, qui peut prêter à une ironie facile, non moins que par une
prétendue parenté avec le "copiage", qui peuvent constituer des
"obstacles cognitifs" à l'évolution des représentations. Mais aucune de ces
résistances légitimes ne peut à son tour résister à un examen un peu rigoureux.
9. L'apprentissage vicariant est un apprentissage
"socio-constructif par observation" (F. WYNYKAMEN), dans lequel l'élève
procède de façon différée, hors de la présence du "modèle" dont il a
cherché à identifier les éléments pertinents (M. Reuchlin). Le processus se
caractérise par une succession rapide de changements ou d'ajustements de
représentations, comme dans le "tâtonnement expérimental" dont il constitue
une version peut être moins hasardeuse, le temps gagné par étayage des apprentissages
notionnels pouvant dès lors être réinvesti au bénéfice des activités de créativité
ou des activités sportives.
Mais l'apprentissage vicariant, tout comme le "tâtonnement expérimental" de
FREINET, permet surtout une mobilisation intensive du raisonnement
"hypothético-déductif" ("Si.., alors..."), "nourriture
intellectuelle de base" dont on sait que les élèves déshérités ont souvent été
privés et sont en difficulté pour en avoir été privés (J. LAUTREY).
Cette ultime caractéristique, injustement occultée par les contempteurs de FREINET,
pourrait apporter un argument décisif aux propositions de M. REUCHLIN.
10. La recherche - action conduite de 1990 à 1996 dans quelques
200 classes des écoles de la ceinture de Nouméa, dont s'autorise le présent document,
justifie un certain optimisme et plaide pour une reconduction et un élargissement de la
mise à l'épreuve des hypothèses de REUCHLIN. En dépit de l'absence d'infrastructures
propres à assurer une évaluation précise de cette opération et des difficultés
rencontrées dans sa mise en oeuvre ou dans son évaluation, les indices favorables à une
validation de l'hypothèse ne manquent pas. L'accueil fait par les enfants et par les
maîtres qui assurent parfois avoir "redécouvert leur métier", les réactions
favorables des parents, la normalisation des problèmes d'absentéisme, la bonne
acceptation des politiques d'intégration scolaire, la réduction des demandes de
redoublements comme celle des signalements d'enfants "en difficulté" auprès
des structures spécialiées, sont des éléments qui, même difficilement chiffrables,
témoignent plus que d'un "frémissement" et ne peuvent être démentis de bonne
foi.
11. L'opération "Pédagogie de maîtrise à effet
vicariant" travaille sur les rythmes d'apprentissage. Malgré ses effets
équilibrants sur l'organisation temps scolaire, elle ne saurait cependant être confondue
avec celle des "Projets d'aménagement du rythme scolaire" mis en place sous
l'égide du Ministère de la Jeunesse et des Sports, projets dont l'intérêt est par
ailleurs réel bien que limité.
a) Divers projets d'aménagement du temps de
l'enfant, conçus de longue date sur les indications de pédiatres ou de chrono
biologistes et repris récemment dans le cadre de l'opération Guy DRUT, postulent qu'une
réhabilitation des activités physiques et artistiques permettrait une réduction de la
fatigue de l'enfant qui devrait à son tour avoir une incidence sur les résultats
scolaires ou tout au moins sur le bien être de l'enfant. L'intérêt de cette hypothèse,
et de la causalité en cascade qu'elle met en jeu, est indéniable, mais les effets réels
sur l'amélioration des apprentissages proprement scolaires - à en juger par
l'évaluation des résultats obtenus à l'école ouverte de St-Fons (Lyon) - restent
incertains.
b) La filière "Reuchlin-Bandura", sans
ignorer cette importante problématique de la fatigue enfantine, procède cependant d'une
démarche en quelque sorte inverse et probablement plus efficace. Elle postule, sur la
base d'une hypothèse non plus médicale mais cognitiviste, qu'un
apprentissage mal conduit est en soi fatigant, et qu'un aménagement des modes
d'apprentissage - impliquant par nécessité cognitive un réaménagement du
temps d'apprentissage de l'enfant, déjà amorcé par la pédagogie de maîtrise -
permettrait d'améliorer la qualité et la vitesse des apprentissages en intervenant sur
le processus d'apprentissage lui-même, libérant par contrecoup du temps pour les
activités physiques et artistiques et favorisant ainsi doublement la réduction de
la fatigue de l'écolier. Ce processus à double-effet avait été remarqué dès les
premières mises en application de la "pédagogie de maîtrise à effet
vicariant" et confirmé par la suite.
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