Les conclusions des expériences genevoises
Aletta GRISAY

BLOOM ou PIAGET ?

Un point de vue constructiviste

Professeur à l'Université de Liège, Aletta GRISAY a cherché à approfondir le problème de la pédagogie de maîtrise en procédant à une comparaison minutieuse et très technique des positions – très contradictoires en première lecture - de BLOOM et de PIAGET.
Au terme de son parcours, Aletta GRISAY tente de conclure.

Pour résumer le parallèle que nous venons d'établir, nous pensons que le constructivisme piagétien et la pédagogie de maîtrise de BLOOM, bien que souvent considérés comme reflétant des options épistémologiques opposées, ne constituent pas des approches qui se repoussent comme deux aimants de même polarité. Cependant, nous ne défendons pas non plus l'idée qu'elles se complètent ou s'enrichissent l'une l'autre. Au terme de cette analyse, on pourrait suggérer l'idée que PIAGET et BLOOM, chacun à leur tour, ont fourni des arguments et des faits permettant la double décentration nécessaire à fonder une pédagogie différenciée.

Piaget d'abord, en insistant sur les caractéristiques propres au sujet connaissant a contribué à ce que l'on ne considère plus seulement l'enseignant qui enseigne mais aussi l'enfant qui apprend. BLOOM ensuite, en fournissant des règles et des supports technologiques permettant de prendre en compte les différences individuelles, a montré, après d'autres, l'absurdité d'un système pédagogique qui voudrait les ignorer. A cet égard, on peut regretter que la notion de "mastery learning" qui met l'accent sur l'apprenant ait été traduite par l'expression "pédagogie de maîtrise" qui fait davantage allusion à la science du maître.

Mais pour nous, l'intérêt de cette comparaison a résidé surtout dans la mise en évidence de certaines similitudes dans les limites et les difficultés rencontrées par les deux approches, et par conséquent dans les questions qui restent à résoudre pour qu'une pédagogie différenciée puisse dépasser le stade des déclarations d'intention.

C'est dire qu'il faut se tourner vers le futur et, comme le propose HUBERMAN, passer à l'acte. Il faudrait en effet multiplier les expériences de pédagogie différenciée, et ce dans des contextes diversifiés et avec des optiques théoriques variées, allant ainsi au-delà des idées que PIAGET ou BLOOM ont déjà pu promouvoir. Toutefois, si l'on veut dans l'avenir vérifier que la pédagogie différenciée s'impose, mais aussi comprendre pourquoi et comment elle "marche", nous n'imaginons pas que des progrès soient réellement possibles si les expériences sont tentées par des enseignants isolés dans leur classe.

""…"" (difficultés relatives à la collaboration entre enseignants et chercheurs)

Notre option, qui consiste à prôner une analyse toujours plus fine, pourrait sans doute être considérée par PERRENOUD comme une utopie "hyper rationaliste" ! La question se pose en effet de savoir, à condition que les connaissances que nous réclamons deviennent disponibles, comment les maîtres les utiliseraient.

Nous n'imaginons pas que chaque élève soit à chaque instant observé à la loupe, non seulement parce que ce serait matériellement impossible mais aussi parce que cela serait inutile. Nous souhaiterions plus modestement que, dans le cas de difficultés d'apprentissage, et en particulier pour les apprentissages scolaires de base, une analyse fine conduise les enseignants à imaginer, puis à tester des hypothèses explicatives plutôt que, comme c'est le cas actuellement, à adhérer à un quelconque modèle explicatif choisi à priori.

Aletta GRISAY
Université de Liège
Un point de vue constructiviste

In "Assurer la réussite des apprentissages scolaires ?"
Éditions Delachaux et Niestlé

Il faut "passer à l'acte" disait M. HUBERMAN. Mais  aussi "multiplier les approches sur la base d'optiques théoriques variées" ajoute en écho Aletta GRISAY... Un petit air désagréable de "il n'y a qu'a", mais venant de gens ayant déjà "mouillé leur chemise", et par là même : crédibles.

Crédible, Maurice REUCHLIN l'était aussi. Celui-ci avait beaucoup travaillé sur les profils individuels, contribuant ainsi a développer cette "analyse toujours plus fine" que Aletta GRISAY appelle ici de ses vœux, mais l'emprunt que nous avons fait à ce psychologue est cependant plus limité et relève à la limite d'un pari un peu fou...

En suggérant que le modèle de l'apprentissage animal pourrait recevoir d'importantes applications pédagogiques, M. REUCHLIN invitait à prendre des risques. Mais ces risques n'avaient rien d'insensé :

BLOOM d'une part, les piagétiens d'autre part, mais aussi M. REUCHLIN et A. BANDURA, nous ont ainsi aidé à mieux explorer une autre voie de la pédagogie de maîtrise, celle des "Instructions Officielles" et de l'organisation de l'école en cycles.  Cela dans une solitude administrative assez paradoxale, sur un terrain comptant parfois plus de stoppeurs que de supporters, mais  aussi des joueurs déterminés à vaincre, plus décidés à prouver le mouvement en marchant  qu'à "observer à chaque instant chaque élève à la loupe".