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La Pédagogie de Maîtrise à Effet Vicariant
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Les archives de la Pédagogie de Maîtrise à Effet Vicariant


Les archives de l'année 2000 - Septembre

De: "Michel MONOT" <magui@offratel.nc>
À: "Liste PMEV" <pedagogie-maitrise@egroups.com>
Objet: [pedagogie-maitrise] Tr: Finkielkraut
Date : vendredi 1 septembre 2000 19:58


----- Original Message -----
From: Michel MONOT <magui@offratel.nc>
To: Liste Freinet <freinet@cru.fr>; Liste Ecoles <listecolfr@cru.fr>
Sent: Friday, September 01, 2000 4:26 PM
Subject: Finkielkraut


| Pour ceux qui n'ont pas sommeil, un texte polémique déjà ancien mais, les passions étant
| retombées, néanmoins interessant, de FINKIELKRAUT, faisant suite à un autre texte de
| MEIRIEU. Je l'ai mis sur mon site avec quelques commentaires.
|
| www.offratel.nc/magui/Finkielkraut.htm
|
|
|
|
| La révolution cuculturelle à l'école
|
| Le Monde, Vendredi 19 mai 2000
|
| On prend, de nos jours, un risque considérable à se présenter comme l'adversaire d'une
| réforme quelle qu'elle soit. Dans le monde affairé et fébrile du mouvement pour le
| mouvement, réforme est le mot le plus convoité du vocabulaire politique. Le concept
| d'action est tout entier occupé par la réforme, comme si, pour préserver, il suffisait de
| laisser faire, comme si sauvegarder une institution, un paysage, un principe ou une
| relation avec les morts, ce n'était pas agir. On a toujours raison de réformer, dit -
| aussi vigilante à l'égard des contrevenants qu'indifférente au contenu du changement
| proposé - la sagesse des nations, c'est-à-dire des journaux, droite et gauche confondues.
| Et tout le reste, ajoutent-ils, n'est qu'immobilisme, corporatisme, conservatisme et
| ringardise.
|
| A cet a priori défavorable s'ajoute, dans le domaine de l'éducation, la difficulté, voire
| l'impossibilité de s'entendre sur l'objet de la querelle. Vous vous inquiétez pour la
| dissertation ? On vous répond qu'il n'a jamais été question de supprimer cet exercice, par
| ailleurs moribond, artificiel et complètement ridicule. Vous protestez contre les
| nouvelles finalités assignées à l'école par le pédagogisme ? Philippe Meirieu, directeur
| de l'Institut national de la recherche pédagogique, assure que les pédagogues « se battent
| au quotidien, pour faire accéder les élèves les plus démunis aux textes fondateurs de
| notre culture ». Et quand une pétition dénonce l'effacement de la littérature « comme d'un
| coup de chiffon sur un tableau noir », le parti de la réforme s'étonne de voir des
| intellectuels éminents ajouter foi à des rumeurs : jamais, nous est-il dit, la littérature
| n'a été plus présente ni mieux défendue que dans les nouveaux programmes.
|
| A ce pilonnage dénégatif, à cette technique pour saper la confiance de l'autre dans la
| fiabilité de ses réactions affectives et de sa perception de la réalité extérieure, le
| psychanalyste américain Harold Searles a naguère donné un nom : l'effort pour rendre
| l'autre fou. Mais cette entreprise n'aurait une chance de réussir que si les innovateurs
| gardaient secrets leurs desseins et leurs rêves. Tel n'est pas le cas. Dans un livre
| intitulé Pourquoi vos enfants s'ennuient en classe et préfacé par Philippe Meirieu,
| Marie-Danièle Pierrelée, forte de son expérience de principal de collège et d'enseignante
| qui ne concédait « à la grammaire formelle qu'une demi-heure par semaine », propose de
| réduire à 15 heures hebdomadaires la part des cours obligatoires pour les collégiens :
| Ce sont des horaires volontairement allégés, car je pense que tous les collégiens doivent
| aussi passer chaque semaine une partie importante de leur temps - l'équivalent d'une
| journée entière - à travailler à la réalisation de projets concrets, la fabrication d'une
| machine, la réalisation d'un journal, la préparation d'un concert, la création et
| l'entretien d'un jardin, le soutien moral des personnes âgées d'une maison de retraite ou,
| pourquoi pas, une recherche mathématique... »
|
| Jaurès ne voyait pas « en vertu de quel préjugé nous refuserions aux enfants du peuple une
| culture équivalente à celle que reçoivent les enfants de la bourgeoisie ». Marie-Danièle
| Pierrelée ne voit pas en vertu de quel préjugé nous la leur donnerions. Si vos enfants
| s'ennuient en classe, affirme-t-elle en substance, ce n'est pas parce qu'ils sont façonnés
| par la télécommande à juger ennuyeux tout ce qu'ils ne trouvent pas divertissant, c'est
| parce que, en vertu d'une étrange conception de l'égalité, on veut imposer à toute une
| classe d'âge un enseignement passéiste et abstrait adapté seulement à une minorité : ce
| jeune paysan sarthois « qui se moque éperdument des démêlés de Danton et de Robespierre »
| prendrait goût à l'histoire si on lui faisait étudier l'évolution des techniques
| agricoles.
|
| Le problème de l'école, autrement dit, c'est l'école. Il y a trop d'école à l'école, trop
| de norme et pas assez de projets. Il faut donc desserrer l'étau de la culture scolaire sur
| l'enseignement en combattant les « lobbies disciplinaires », en renversant la tendance des
| concours de recrutement « à favoriser les grosses têtes, les érudits, les passionnés d'une
| discipline au détriment des pédagogues » et en tablant sur le multimédia. Bienvenue dans
| la vie.com. La technique sauvera vos enfants de l'ennui : « Prenez un gamin de douze ans,
| par exemple, qui cherche des informations sur les châteaux forts. Il va pouvoir naviguer
| dans le CD-ROM, trouver une carte avec les implantations des différents châteaux, examiner
| les sites, la topographie. Il va pouvoir visiter un château, entrer dans les pièces, le
| donjon, se promener. C'est beaucoup plus excitant que la lecture d'un livre. »
|
| Les membres du parti de la réforme ne sont pas tous aussi radicaux, mais tous, ils disent
| « gamins » pour désigner les élèves, et tous, ils s'emploient à guérir l'école de l'école.
| Ainsi, notre avant-dernier ministre de l'éducation nationale dont on a oublié, en
| fustigeant ses humeurs, ses maladresses, son mauvais caractère, qu'il nageait avec énergie
| dans le sens du courant : « Il y a dans l'enseignement une tendance archaïque que l'on
| peut résumer ainsi : ils n'ont qu'à m'écouter, c'est moi qui sais. Sauf que c'est fini,
| les jeunes (et même les très jeunes) n'en veulent plus. Ce qu'ils veulent, c'est
| interréagir. »
|
| Ainsi encore, les dirigeants de la Fédération des conseils de parents d'élèves des écoles
| publiques. Le jeune, lit-on dans leurs brochures, doit être acteur de son éducation, de sa
| formation, de son projet personnel, de son propre changement, de sa propre construction de
| savoirs : « L'accent doit être mis dès sa naissance sur ses potentialités, sur ses
| capacités propres, sur son initiative... Centrée sur l'enfant et non sur les disciplines
| enseignées, c'est à l'école de s'adapter à l'élève et non l'inverse. »
|
| Nous ne sommes pas fous. Nous sommes même en droit de dire qu'il n'est pas de précédent
| dans l'histoire européenne à la haine des maîtres et à la détestation de l'école
| manifestée aujourd'hui par l'institution scolaire elle-même et par les forces soi-disant
| vives de la société. Mais c'est combattre la dénégation par le procès d'intention que
| d'imputer, comme viennent de le faire Pierre Bourdieu et Christophe Charles (page Débats
| du Monde du 8 avril), l'actuelle frénésie réformatrice à la volonté cynique de soumettre
| le système éducatif aux lois du marché et aux besoins des entreprises.
|
| Les pédagogues ne sont pas antipathiques, ils sont sensibles, ils sont compatissants, ils
| sont sympas, habités même par l'esprit du sympa bien plutôt que par l'esprit du
| capitalisme. Meirieu ne sait pas lire ( Le Monde du 12 mai), mais il est à l'écoute : je
| ne lui ai jamais décerné d'autre étoile. Et, nulle part, je n'ai même laissé entendre que
| les pédagogues préparaient de nouveaux Auschwitz. Si la réforme, en effet, noie l'école,
| ce n'est pas dans les eaux glacées du calcul égoïste ou du Mal absolu, mais dans le
| Jacuzzi de l'amour universel. La réforme ne parle pas la langue sordide de l'intérêt :
| elle parle le langage du cour. Elle fait le procès de l'intellectualité au nom de la
| fraternité.
|
| Pour les partisans de l'innovation, les professeurs, trop attachés à leur discipline et à
| leur bibliothèque, sont simultanément coupables d'archaïsme, d'égoïsme et d'élitisme. Ils
| avaient choisi un vieux métier humaniste, on les enjoint désormais d'exercer un nouveau
| métier humanitaire. L'assistance à gamins en danger et l'égalité de tous les hommes entre
| eux commandent, sinon toujours de fermer les livres, du moins de passer d'une conception
| restrictive et sacerdotale à une conception ouverte de la littérature : non plus un
| cimetière de chefs-d'ouvre », écrivaient récemment deux membres de l'Association
| française des enseignants de français, mais « un univers de signes, criblé de références,
| de réécritures sans fin » ; non plus la littérature de patrimoine « celle des auteurs
| morts ou en bonne voie de l'être [sic] », mais ce qui vit, ce qui émerge, ce qui plaît
| immédiatement ; non plus les livres auxquels nous lient une mystérieuse loyauté et une
| ferveur préalable, mais les textes que chacun peut produire.
|
| A chaque époque, ses grandes querelles. La nôtre est le théâtre d'une bataille épique
| entre la culture et la cuculture. Une révolution cuculturelle est aujourd'hui à l'oeuvre
| qui, pour mieux dénoncer la sélection et l'exclusion par les classiques, enrôle les
| classiques au service de la lutte contre l'exclusion, comme en témoigne ce travail
| d'écriture créative donné à des élèves de première L à la suite d'un cours sur La Fontaine
| et la loi du plus fort : « Imaginer en prose le discours d'un SDF ou d'un sans-papiers à
| l'Assemblée nationale. » On le voit : l'abandon progressif de la glose (poussiéreuse) et
| du commentaire (académique) pour les exercices d'imagination débouche sur le triomphe sans
| partage de la doxa.
|
| Jaurès voulait que les enfants du peuple reçoivent une culture équivalente à celle que
| recevaient les enfants de la bourgeoisie. Les parents instruits et avisés de la
| bourgeoisie rêvent aujourd'hui que leurs enfants bénéficient d'une culture équivalente à
| celle qu'ils ont reçue et ils sont prêts à y mettre le prix. Ils usent de tous les
| stratagèmes, de tous les subterfuges et de tous les déménagements pour trouver une école
| primaire, puis un collège, puis un lycée - privé ou public - où la communication n'a pas
| détrôné la transmission, où l'émulation n'est pas taboue, où l'idée de mérite est
| considérée comme un acquis démocratique et non comme un scandale pour la démocratie, où
| l'on ne s'adosse pas à la misère pour faire honte à la pensée, où d'autres dimensions de
| la réalité sont prises en compte que l'environnement social et d'autres dimensions du
| temps que l'actualité, où la différence entre information et connaissance n'est pas tombée
| dans l'oubli, où la laïcité n'a pas été vaincue par l'idolâtrie des consoles, où les
| adultes ne se déchargent pas sur les droits de l'enfant de leur responsabilité pour le
| monde, où les élèves ne sont pas les constructeurs de leurs propres savoirs, où
| l'enseignement ne se réduit pas à la coordination de leurs activités individuelles et
| collectives, où les oeuvres philosophiques et littéraires ne sont pas solubles dans le
| débat d'opinions, où le cours magistral n'est pas jugé attentatoire à la liberté
| d'expression, où enfin, et pour le dire avec les mots de Simone Weil, « la formation de la
| faculté d'attention est le but véritable et presque l'unique intérêt des études ». Les
| autres parents, ceux qui font confiance, ceux qui n'ont pas le bras assez long, les mal
| lotis et les mal nés, sont condamnés, eux et leurs enfants, à la réforme perpétuelle.
|
| Les inégalités vont ainsi en s'aggravant. Un enseignement à deux vitesses se met en place
| : retardataire pour les privilégiés, distrayant pour le tout-venant ; l'école de la
| République devient toujours davantage une école de la reproduction et nous finissons
| d'entrer dans la société dynastique que les lois de programmation et d'orientation qui se
| sont succédé depuis trente ans s'étaient donné pour mission d'abolir.
|
| Les gardes rouges de la cuculture ne désarment pas pour autant. Ils redoublent de colère
| et ils incriminent le sabotage des professeurs ou les manoeuvres inciviques des parents
| bourgeois pour soustraire leur progéniture aux bienfaits de l'hétérogénéité. Mais, se
| consolent-ils, le temps est avec nous. Ils tablent, en effet, sur la formation de la
| faculté d'animation pour assurer l'extinction et le non-renouvellement des maîtres à
| l'ancienne ; et, pour rendre les statistiques idylliques, ils s'apprêtent à demander le
| rééquilibrage des examens et des concours par une politique de quotas. De tous les
| démentis que la réalité lui inflige, la révolution cuculturelle fait des arguments en
| faveur de sa radicalisation. Elle puise sa raison d'être dans le désastre qu'elle
| engendre. Son égalitarisme se nourrit des inégalités dont il est la cause. Rien
| n'arrêtera, j'en ai peur, sa marche triomphale. Car il n'est pas de haine plus
implacable,
| plus sûre de son bon droit, que la haine au nom de l'amour.
|
| Alain Finkielkraut
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