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Les archives de la Pédagogie de Maîtrise à Effet Vicariant


Les archives de l'année 2002 - Mai

De: "Michel MONOT" <magui@offratel.nc>
À: "PMEV liste" <pmev@cartables.net>
Objet: [pmev] Tendances (2)
Date : jeudi 9 mai 2002 07:31


Luc Ferry, le philosophe ministre

Intellectuel classique, penseur, le nouveau ministre de la jeunesse et
de l'éducation est partisan de l'allégement des programmes scolaires
et veut recentrer l'enseignement sur les notions essentielles. Depuis
huit ans, à la tête du Conseil national des programmes, il a composé,
dans une alternance droite-gauche, avec trois ministres successifs
François Bayrou, Claude Allègre et Jack Lang.

Le Monde | 08.05.02

En désignant Luc Ferry ministre de la jeunesse, de l'éducation
nationale et de la recherche, Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin
choisissent tout à la fois un représentant de la société civile,
vierge de toute carrière politique, et un fin connaisseur de la Rue de
Grenelle. Luc Ferry, 51 ans, n'est pas en effet un technicien de
l'éducation nationale mais un enseignant et un intellectuel. Depuis
huit ans, il préside le Conseil national des programmes (CNP), un
organisme indépendant et consultatif. Depuis huit ans, il a composé,
dans une alternance droite-gauche, avec trois ministres successifs -
François Bayrou, Claude Allègre et Jack Lang -, démontrant une
certaine capacité d'adaptation.

Un intellectuel, Luc Ferry l'est au sens classique du terme. Il se
présente d'abord avec le bilan d'un philosophe à l'ouvre considérable
et comme une personnalité engagée depuis longtemps dans la vie
publique. Ce professeur "grandiose", comme le qualifie l'un de ses
anciens élèves à la Sorbonne, n'a pourtant pas connu une passion
immodérée pour l'école. Adolescent, il quitte même les bancs de
l'institution pour suivre un enseignement à distance. C'est ainsi, en
solitaire, qu'il décroche son baccalauréat. Il n'est pas non plus
passé par la khâgne, ni par le moule des grandes écoles (en
l'occurrence Normale-Sup). Pur produit de l'université, Luc Ferry fera
ses études à la Sorbonne sous la houlette du philosophe Heinz Wismann,
qui l'envoie passer deux semestres entiers en Allemagne à l'université
d'Heidelberg et guide sa thèse sur Fichte.

Titulaire de deux agrégations (philosophie et sciences politiques),
Luc Ferry va s'associer très tôt, dès le milieu des années 1970, aux
efforts de ceux qui tentent d'exporter la philosophie hors les murs de
l'université. Au Collège de philosophie, dont la première version
avait été fondée par Jean Wahl, il pratique la lecture et
l'interprétation linéaire des grands textes en public. Nul doute qu'il
a en partie forgé là son style de penser qui, selon Heinz Wismann,
consiste à "mettre le capital philosophique accumulé au service d'un
travail de clarification, à injecter de la philosophie là où il n'y en
avait pas". Une démarche parfois considérée comme une "trahison" par
certains universitaires de ses collègues.

La connaissance la plus intime de la philosophie et de son histoire
s'allie chez lui à un certain goût pour la polémique servi par une
grande clarté d'écriture. En compagnie de celui qui fut longtemps son
coauteur, le philosophe Alain Renaut, Luc Ferry, dont la spécialité
est la philosophie politique, s'attache à partir des années 1980 à une
véritable entreprise de refondation de l'humanisme, réhabilitant la
notion de sujet qui avait été malmenée par la "génération critique"
réputée en avoir proclamé la mort : celle des Michel Foucault, Gilles
Deleuze, Jacques Lacan, Jacques Derrida ou Pierre Bourdieu.... La
Pensée 68. Essai sur l'anti-humanisme contemporain (Gallimard, 1985),
ouvrage par lequel Ferry et Renaut commençaient leur "déconstruction
de la déconstruction", est demeuré un jalon important de l'histoire
des idées en France. Et n'a pas manqué de valoir aux auteurs de
solides inimitiés...

Ferry et Renaut, dans la foulée des manifestations étudiantes et
lycéennes contre le projet de loi Devaquet, n'en continuent pas moins
à pratiquer ce qu'ils appellent un "essai de philosophie immédiate"
avec leur 68-86, itinéraires de l'individu(Gallimard, 1986.) Quinze
ans avant le "sursaut républicain"de mai 2002 contre Jean-Marie Le
Pen, ils y constataient de façon prémonitoire la montée en puissance
des "valeurs civiques et républicaines", dans lesquelles ils voyaient
d'ailleurs un autre signe de rupture avec la configuration
intellectuelle des années 1960, laquelle se préoccupait, selon eux,
desdites valeurs comme d'une guigne ! Après Heidegger et les modernes
(Grasset, 1988), les signatures se séparent, mais sans que cela
implique "aucune prise de distance" amicale ni théorique, assure Alain
Renaut. Le duo iconoclaste des années 1980 va, du reste, prochainement
se reformer le temps d'un ouvrage à paraître aux Editions Odile Jacob
consacré à l'enseignement de la philosophie.

Prolifique dans son écriture, Luc Ferry est demeuré stable dans ses
convictions philosophiques : défense du sujet autonome et responsable
(contrairement à l'individu narcissique et solitaire), sens de la
morale, de la démocratie et humanisme déniaisé. Dans L'Homme-Dieu ou
le sens de la vie (Grasset), il plaide ainsi pour une sagesse laïque.
Ce modéré pourfend sans répit les symptômes de radicalisme
intellectuel. Ainsi, au début des années 1990, s'attaque-t-il à la
deep ecology américaine qui prétend privilégier les droits de la
biosphère sur les droits de l'homme (Le Nouvel Ordre écologique.
L'arbre, l'animal et l'homme, Grasset, 1992, ouvrage pour lequel il
obtient le prix Médicis essai). Les écarts sont parfois chez lui
vertigineux. Ce philosophe qui a fait partie de l'équipe de traduction
de Kant parue dans "La Pléiade", se veut, depuis 1987, aussi
journaliste à L'Express, au Point et à Challenge. De même sera-t-il
membre, en janvier 1997, de la commission de réflexion sur la justice
installée par Jacques Chirac et présidée par Pierre Truche. Sans
attache partisane mais situé au centre droit, ce talent protéiforme
dont on dit qu'il apprécie le pouvoir, détonne dans sa génération
d'intellectuels médiatiques, plutôt marqués à gauche et plutôt
francs-tireurs.

Le pouvoir, Luc Ferry s'en rapprochera lentement à partir de décembre
1993, date de sa désignation comme président du Conseil national des
programmes (CNP) par François Bayrou. "Luc Ferry est un homme qui
comprend l'évolution des peuples", dit aujourd'hui le président de
l'UDF de celui qui est devenu son ami et avec lequel il entretient
"une grande connivence intellectuelle" (M. Bayrou est le parrain d'une
de ses filles). Marque de cette amitié, un Penser le changement publié
sur Internet quelques jours avant le premier tour de l'élection
présidentielle. Avec Claude Allègre, qui l'a malgré tout reconduit
dans ses fonctions après l'expiration de son premier mandat de cinq
ans, les relations seront plus difficiles. Puis ce sera Jack Lang,
enfin, dont il se retrouve le successeur. "Luc sait tenir tête mais
possède un réel sens de la diplomatie", affirme Jean-Didier Vincent,
neurobiologiste réputé et vice-président du CNP. "De toute façon,
quand on a traversé l'épisode Allègre, on peut tenir avec n'importe
quel ministre !", sourit cet homme de gauche. "C'est un
cohabitationniste-né", note pour sa part un membre du cabinet de M.
Lang.

Le président du CNP est, de fait, devenu un "collaborateur régulier"
de Jack Lang, selon un proche de l'ancien ministre, qui salue la
"loyauté absolue" de Luc Ferry. Lorsque M. Lang travaillait sur les
nouveaux programmes du primaire, le philosophe a été appelé à donner
son avis, recadrant les propositions du recteur Joutard. Lorsque
l'ancien ministre a fait élaborer un résumé destiné au grand public
sur les programmes du collège, le président du CNP a repris la copie à
plusieurs reprises avec le cabinet. Jack Lang signe la préface, Luc
Ferry l'introduction, donnant naissance d'une même voix à un succès de
librairie. "Ils ont eu une relation de complicité", indique le
biologiste Jean-Didier Vincent (cosignataire avec Ferry de Qu'est-ce
que l'homme ? paru chez Odile Jacob, 2000).

Le nouveau ministre a donc travaillé avec ses trois prédécesseurs dans
un poste inconnu du grand public mais toujours exposé. Les 22 membres
du CNP sont en effet chargés, depuis la création de l'organisme en
1990, de donner leur avis sur les projets de programmes scolaires.
Cette fonction, très sensible dans un ministère où la question des
"savoirs" débouche sur d'inévitables polémiques entre défenseurs de
l'encyclopédisme et partisans de programmes "recentrés" sur les
fondamentaux, requiert à coup sûr une certaine forme d'adresse. Le
philosophe a eu l'occasion de se frotter aux syndicats, aux
associations disciplinaires - dont la puissance est souvent
méconnue -, aux inspecteurs généraux, aux administrations centrales.

Avec François Bayrou, Luc Ferry s'était engagé dans l'élaboration d'un
"livre scolaire unique" censé rompre avec la logique disciplinaire des
programmes. Le philosophe voulait alors insister sur la notion de
"socle commun" de connaissances et de compétences que les élèves
doivent acquérir."On a trop tendance à fabriquer des programmes pour
des professeurs ou de futurs professeurs sans s'interroger sur le sens
des contenus à transmettre, sur leur intérêt intrinsèque et leur
légitimité de fond", expliquait-il dans un entretien au Monde en 1996
(23 avril 1996). Mais les groupes de pression disciplinaires font
échouer le projet.

Luc Ferry persiste néanmoins à vouloir décloisonner les disciplines.
Il plaide pour l'"élagage"de programmes, qu'il juge "trop lourds".Pour
lui, il faut recentrer l'enseignement sur les notions essentielles,
malgré les critiques de ceux qui craignent une "baisse du niveau" ou
qui, à son grand agacement, l'accusent de prôner un lycée "light". Il
ne s'annonce pas comme un "fonceur" sur le modèle de Claude Allègre.
"C'est quelqu'un qui aura un discours positif sur l'école, qui saura
parler de l'éducation nationale avec séduction et rigueur", signale un
collaborateur de Jack Lang. L'homme n'est pas issu du sérail
administratif, à l'instar de son ministre délégué à l'enseignement
scolaire, Xavier Darcos. "Ce n'est pas un professionnel de la
politique. Il a toujours dit qu'un ministre doit afficher quelques
priorités et s'y tenir", rapporte un ami du philosophe, reconnaissant
avoir évoqué cette hypothèse ministérielle avec l'intéressé "il y a
deux ou trois mois". Parmi les dossiers qui lui tiennent à cour
figurent le rétablissement de l'autorité à l'école et l'apprentissage
de la lecture.

Certes, Luc Ferry ne figurait pas en tête sur la liste des pressentis
pour la Rue de Grenelle. Il aura fallu que trois politiques - Philippe
Douste-Blazy, Jacques Barrot et Michel Barnier - déclinent la
proposition pour que le portefeuille de la jeunesse et de l'éducation
finisse par lui échoir. Mais Jean-Pierre Raffarin avait déjà
publiquement manifesté son estime pour l'intellectuel dans son livre
Pour une nouvelle gouvernance (Archipel) où il rendait un hommage tout
particulier à Luc Ferry. "Pourquoi les intellectuels, les philosophes
redeviennent-ils des observateurs critiques de la société, écoutés par
l'opinion ? Sans doute parce qu'ils sont considérés comme des
généralistes de la démocratie, prenant ainsi le relais des partis qui
n'osent plus en être les interprètes", affirmait le futur premier
ministre, qui confie avoir"butiné" les travaux de Luc Ferry sur
l'humanisme.

En 1996, dans L'Homme-Dieu, celui dont le patronyme évoque une
incertaine parenté avec Jules Ferry, le fondateur de l'école
républicaine, se demandait à propos de la politique en général :
"Retrouver du sens : la formule résonnera peut-être comme un slogan
dangereux ou vide. Combien de fois n'avons-nous pas entendu nos
politiques et, avec eux, quelques intellectuels, évoquer la nécessité,
que dis-je, l'urgence, de retrouver un grand projet, réinventer la
politique. (...) Et combien de fois avons-nous eu l'envie de
rétorquer, tout simplement : faites donc, ne vous gênez pas !
Suivaient alors de sempiternelles et creuses incantations à édifier
une société-plus-solidaire-plus-juste-et-plus-humaine qui luttera
contre l'exclusion. (...)" "Soyons sincères, écrivait-il encore, il
n'est plus un homme politique, plus un intellectuel qui puisse tenir
aujourd'hui semblable discours sans favoriser puissamment la tendance
naturelle de nos concitoyens au zapping... Les mots, si nobles
soient-ils, se sont usés." A la tête de son ministère, Luc Ferry le
philosophe saura-t-il en trouver d'autres pour que la question du sens
revienne "réenchanter" la politique ?

Luc Bronner, Marie-Laure Phélippeau et Nicolas Weill

Article paru dans Le Monde du 09.05.02

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